Sakartvelo : les mythologies géorgiennes s'exposent à Paris
Bertrand Guyard
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«Stalinland», Koba Lisa. Collage stérile, techniques mixtes, édition limitée (2008).
«Stalinland», Koba Lisa. Collage stérile, techniques mixtes, édition limitée (2008).

 

« L'art géorgien est, depuis des siècles, le théâtre d'une mosaïque d'influences diverses. La Géorgie, dont le nom SAKARTVÉLO (Géorgie dans la langue nationale) contient le mot art, a souvent été soumise à des invasions qui en ont marqué la culture: les Romains (la rivalité entre Mithridate et Pompée), les Arabes, les Mongols et Gengis Khan au XIIIème, les Urkmènes au XVème, les Ottomans et les Perses au XVIIème siècle... En l'an 337 la Géorgie est l'un des tous premiers pays à proclamer le christianisme comme religion d'Etat. Au XXème siècle, cette république indépendante fondée en 1918 sera annexée par l'Union Soviétique en 1921, ne retrouvant qu'en 1990 son indépendance et son entière souveraineté.

Dans l'Antiquité, ce pays quatre fois millénaire était un pays de légendes. C'est le pays de la Toison d'or, du mythe des Argonautes, de Jason et de Médée. C'est également celui de Prométhée, enchaîné sur un mont du Caucase.

Au cours de son histoire, la Géorgie a joué un rôle important en tant que plaque tournante entre l'Europe et l'Asie. Mais bien qu'exposé aux idées et aux influences de l'Est comme de l'Ouest, le peuple géorgien a toujours su affirmer sa culture et ses traditions.

À la lumière de cet héritage, et bien qu'inscrits dans des styles distincts, les six artistes Géorgiens ici présentés semblent avoir pour dénominateur commun le fait de se référer à un regard kaléidoscopique; une tradition d'hétérogénéité inconsciemment forgée sans doute par la configuration parcellaire de l'Europe centrale, d'avant comme d'après le dégel.

Fondée sur un désir de démantèlement d'un art monolithique, l'esthétique de ces artistes n'oublie pas non plus de rappeler l'art du «patchwork», tradition du parement liturgique en Géorgie, art ancestral de l'assemblage de tissus qui fut notamment pratiqué aux XIVème et XVIIème siècles.

Affranchie par la chute du mur de Berlin, la décompensation des imaginaires non autorisés a ainsi donné lieu à une remise en question de l'art pompier nationaliste. Mis à bas, un mur de Berlin caractérisé par les lois de la fragmentation et de la couleur.

Ces réminiscences culturelles intégrées, on note enfin l'héritage de tendances artistiques majeures qui ont marqué le XXème siècle: du Cubisme à l'Art naïf, du Surréalisme à l'Art Brut. Dans une histoire plus récente de la peinture géorgienne, on trouve les scènes de la vie quotidienne de Niko Pirosmani (1862-1918), les portraits de Lado Goudiachvili (1896-1980) ou encore les paysages urbains d'Eléné Akhlédiani (1901-1976). Ici, nous assistons à un prolongement de ces pistes issues de la déconstruction de la forme: les passants furtifs de Anri Basilaia, les agglomérats géométriques de Mamuka Mikeladze, les hétéroclismes subversifs de Belka Meskhichvili, les mythologies post naïves de Dima Antadze ou les translucidités abstraites de Maia Chijavadze marquent dans leur ensemble un questionnement identitaire en quête de repères, sociaux comme poétiques.

Si, une génération après la perestroïka, ces propositions narratives tous azimuts empruntent pour la plupart à l'option figurative, l'éclectisme qui caractérise cet accrochage révèle une esthétique décomplexée vis-à-vis des styles et des écoles. Entre ces artistes en effet, pas vraiment de ligne directrice; plutôt des tâtonnements remontés d'étranges mondes intérieurs.

Qu elles soient illustratives ou strictement picturales, ces compositions hétéroclites appellent à une féerie parfois teintée d'absurde ou de grotesque. Marqué par l'allégorie ou le conte, avec parfois un retour vers le médiéval, ce désir de mythification regarde du côté d'un monde idéalisé dont la maturation reste au stade de l'utopie. Significative de l'inquiétude universelle, pointe une intention sous-jacente de resacralisation du sens. Comme un chantier de symboles libérés de leurs charges respectives dans un ordre de marche fondé sur l'absence de discours «officiel».

L'autre caractéristique qui relie les propositions pour le moins atypiques de ces six artistes est certainement, dans leur globalité, l'utilisation d'une palette vive, vivifiante. Une «résilience» par la couleur en réponse à cette grisaille caractéristique et réglementaire qui, durant un demi-siècle, marqua l'esthétique environnementale du monde soviétique.

Ces mythologies contemporaines en devenir n'échappent donc pas ici à l'intention de redistribuer des ingrédients enfouis en profondeur dans l'individu, de tester des pistes déraisonnables au sein d' une époque dans laquelle, jour après jour, l'emballement de la broyeuse normalisatrice éloigne les imaginaires populaires de leur dimension fantasmatique.»


Les artistes qui ont revisité les mythologies géorgiennes : Anri Basilaia, Belka Meskhichvili, Dima Antadze, Maya Chijavadze, Mamuka Mikeladze et Tea Gvetadze.

Union Art companie (B. Grusinskaya 15, Moscou, 119034, Russie,www.unionartcompany.com ) est l'organisateur de l'exposition des peintres géogiens «SAKARTVELO — mythologies géorgiennes». La commissaire de cette exposition est Anna Vasilenko.

SAKARTVELO — mythologies géorgiennes du 27 mai au 9 juin 2010 à la Galerie Orel Art, 40 rue Quincampoix (IVe). Tel.: 0147202254. orelart@hotmail.com, www.orelart.com

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